Des duìdă pour la pratique des applications : un exemple à l’épée
Dernière mise à jour : 2 oct.
Date : octobre 2021
Lieu : Le Rocheton - Séminaire du Collège
Animateur : Frédéric Plewniak
Rapporteurs : Marie Christine Moutault et Nathalie Plewniak
Résumé
Force est de constater que les assauts libres à l’épée que nous pratiquons maintenant depuis plusieurs années restent techniquement relativement pauvres en regard de la richesse technique de la forme. Il semble donc qu’une bonne connaissance de la forme, des applications et d’exercices codifiés ne soit pas suffisante pour transposer efficacement les techniques en situation d’opposition libre. Nous proposons donc d’utiliser de courts duìdă replaçant les applications de la forme dans un contexte dynamique plus proche de l’assaut libre, avec pour objectif de permettre une exploration reproductible de diverses situations de combat en incluant des concepts tactiques et stratégiques qui ne sont que rarement abordés dans la pratique traditionnelle.
Introduction
Les applications de la forme sont généralement pratiquées sous un angle purement technique, hors de contexte et de manière relativement statique et simpliste, sans tenir compte de la possibilité de contres. Des exercices codifiés ou semi-codifiés permettent d’apporter un certain dynamisme mais leur caractère habituellement répétitif les éloigne de la représentation réaliste d’une situation de combat. Sans vouloir dénigrer ces pratiques qui ont leur intérêt, nous pensons qu’il manque une pratique complémentaire permettant d’aborder les applications dans un contexte plus proche de celui d’un assaut libre. En effet, pour acquérir la maîtrise d’une langue il ne suffit pas d’avoir du vocabulaire (applications techniques) et de connaître la grammaire (exercices codifiés) mais encore faut-il être capable former des phrases (assaut libre). Et pour que nos phrases ne soient pas trop tintées d’exotisme rien ne vaut l’exposition à des exemples écrits et parlés par des natifs. C’est dans cet esprit que nous avons conçu de courts duìdă à l’épée comme des exercices intermédiaires entre les exercices codifiés et l’assaut libre dans le but d’exposer les pratiquants à divers exemples de situations rencontrées en assaut. Le terme duìdă peut se traduire par le mot combat, mais cette traduction n’étant pas pertinente ici, nous lui préférerons l’expression de jeu en opposition. Les duìdă que nous proposons sont en effet des exercices ludiques représentant de courtes phases de combat scénarisées a priori sans perdant ni gagnant. L’enchaînement est conçu de manière à ce que chaque action d’un partenaire soit contrée par une réponse pertinente jusqu’à la fin de la séquence où les partenaires reprennent leurs distances sans touche. Cependant, si le principe consiste à suivre le scénario il est important de ne pas s’y attacher et avant tout d’adapter sa réponse aux actions du partenaire. En particulier, si le scénario de base propose l’absence de touche, une erreur technique, de distance, de placement, un temps mort, une anticipation peuvent être exploités par le partenaire pour aller à la touche. Enfin, en proposant une séquence reproductible de situations, ces duìdă permettent d’expérimenter et facilitent l’analyse des paramètres importants pour l’efficacité d’une technique.
Principes de réalisation
Dans un premier temps, il s’agit de mémoriser le scénario. Ceci peut se faire sans protection et lentement. Cette première phase doit permettre de mettre en place les grandes lignes et la logique du scénario.
Une fois le scénario mémorisé, on pourra passer à une pratique avec protections et accélérer le rythme. L’exercice n’a alors de sens que si les attaques sont franches et en mesure afin d’imposer une réponse de la part du partenaire.
L’engagement doit être suffisant pour chercher la touche mais sans excès pour ne pas compromettre les chances de transformation en réponse aux actions du partenaire dans le cadre du scénario. En absence de protections (masque d’escrime, gants) il est important de maintenir une attention de tous les instants et de ne pas faire de gestes brusques pour limiter les risques d’accident.
Les réponses scénarisées sont a priori pertinentes si elles sont techniquement correctes et réalisées au bon moment, à la bonne distance, avec un bon placement. Ceci permet d’inscrire dans la mémoire les situations auxquelles ces réponses sont adaptées. L’exercice propose donc aussi de s’exercer à reconnaître les situations qui ne permettent pas de maintenir le scénario de base et d’y trouver une réponse adéquate qui constituera alors une variante. Il faut donc maintenir à tout moment une vigilance qui permette de transformer et de s’écarter du scénario si cela est pertinent ou nécessaire.
On pourra progressivement s’approcher de l’assaut libre en jouant à provoquer chez le partenaire une erreur que l’on puisse exploiter pour toucher. Dans un premier temps, on se contentera de changer le rythme, les distances, sans modifier le scénario de base, puis on pourra introduire des variantes. Bien évidemment, les protections complètes sont de rigueur dans ce cas : masque d’escrime, gants, veste rembourrée…
Quelques concepts abordés dans le premier duìdă
对 (duì) : paire, correct, s’opposer, faire face, répondre ; 打 (dă) : se battre, frapper, faire
Réponse vs réaction
Nous ferons ici la différence entre une réaction et une réponse. Toute action de l’adversaire peut être vue comme une question demandant une réponse, c’est à dire une action qui elle même exigera une réponse de la part de l’adversaire. Une réponse se fait de manière contrôlée et doit permettre de prendre l’avantage ou, pour le moins, de ne pas se laisser déborder en conservant sa liberté d’action.
À l’inverse, une réaction est un réflexe non contrôlé, une action d’urgence qui bien souvent sera bloquante et ne parviendra guère qu’à repousser un instant l’échéance de la touche face à un adversaire avec du répondant. S’exercer à répondre plutôt qu’à réagir est donc un des principaux objectifs poursuivis ici.
Sentiment du fer
Il s’agit de la perception de l’attitude et des actions de l’adversaire par l’intermédiaire du contact des lames. Cela requiert une bonne connexion avec l’épée résultant en une relation organique entre le centre du corps et celui de l’arme.
L’épée précède le corps
Afin de ne pas offrir une cible facile à l’adversaire lorsqu’on avance pour attaquer, il est important que l’épée précède le corps dans le déplacement vers l’avant même si les mouvements de l’épée sont bien générés par l’ensemble du corps. Ceci permet en effet d’interposer sa lame en protection entre celle de l’adversaire et soi-même tout en fixant l’attention l’adversaire qui devra alors prendre garde à la menace avant de pouvoir penser à une éventuelle contre-attaque.
Temps
Les actions doivent se faire à la vitesse et au moment justes, ni trop vite, ni trop lentement, ni trop tôt, ni trop tard. Un travers possible de l’exercice de duìdă est de compenser une sensation d’urgence liée à un défaut de placement ou de maîtrise du tempo par l’anticipation de la parade. Or, parer une attaque qui n’est pas encore engagée empêche certes celle-ci d’aboutir mais offre au partenaire l’occasion de placer efficacement une attaque différente de celle prévue au scénario. Pour éviter ce travers, il est donc important que l’attaquant ne reste pas figé dans l’application stricte du scénario mais s’adapte en cas de parade anticipée. À l’inverse, on peut également adapter la parade ou même la remplacer par une attaque en cas de temps mort par l’attaquant prévu au scénario.
Placement
Le placement est lié au temps puisqu’il permet de s’assurer une plage de temps plus confortable pour répondre à une attaque. Nous placer par rapport aux actions de l’adversaire permet de réduire son champ d’action tout en augmentant le nôtre. On répondra donc aux déplacements de l’adversaire et pas seulement à ses attaques engagées. Ceci s’appliquera également dès qu’une attaque que l’on aura lancée n’aboutira visiblement pas parce que l’adversaire l’aura esquivée et/ou parée. Dans ce cas, on relâchera aussitôt l’intention d’attaquer pour se placer par rapport à l’adversaire et se préparer à répondre à sa riposte.
Seconde intention
Si on considère que le scénario constitue la trame d’une intention principale appliquant une stratégie ou une tactique envisagée, ses variations possibles impliquent une seconde intention, c’est à dire ici la capacité à admettre l’inadéquation de l’intention première, à l’abandonner au profit d’une adaptation au changement de circonstances. Il s’agit là d’une difficulté de l’exercice et de l’assaut libre qui consiste à suivre une intention de manière suffisamment détachée pour ne pas s’y enfermer et rester sans cesse en capacité de transformer avec fluidité.
Mise en pratique
(notes de Marie-Christine revues et complétées par Frédéric)
Dans la prise de l’épée, le majeur est très important, le reste des doigts est fermé sans crispation.
L’engagement des deux lames se fait ici à l’extérieur. Les lames se croisent à environ une dizaine de centimètre de la pointe. Si elles se croisent plus près de la garde, les deux partenaires sont trop près, ce qui peut présenter un certain danger.
Le partenaire A avance, le partenaire B recule, les 2 lames en contact, le lien étant la lame. Il s’agit de sentir à travers la lame. Le sentiment du fer ne peut se ressentir que si l’intention reste centrée pour que la lame pointe vers le creux de la gorge du partenaire. Si relâchementde l’écoute des 2 partenaires, on observe un glissement des lames et en se rapprochant les 2 lames ont perdu le centre et se retrouvent de part et d’autre du cou des partenaires. Si l’un lâche cette écoute, l’autre qui garde le centre va directement arriver à la gorge du partenaire.
Toujours avec contact des lames par l’extérieur, A lâche le contact et recule d’un pas, l’épée relevée le long du corps à la verticale. Comment B va aller vers lui pour faire un estoc, car la distance entre les partenaires s’avère alors être d’environ 3 m ?
Réponse : Le PI, lâcher l’épée dans le plan sagittal (élan) et PI. Mais attention l’épée doit rester devant, il ne faut pas dans le lâcher pour l’élan ouvrir la garde. Respect ici du principe : quand j’avance le corps, l’épée précède le corps.
Remarque : Dans ce cas B cherche bien la coupe au centre ; A ramène le pied arrière en faisant un PI et visant l’épaule de B, dans l’axe du bras en général, pour maintenir la menace et accueillir l’attaque. Puis il change d’appui et ajuste la distance avec le pied arrière. Si A sort trop de l’axe de l’attaquant, il ne reste plus en contact réel, il n’est plus menaçant pour B car trop en dehors de l’axe.
Dans la suite du duida, A doit se répondre à une riposte de B qui vient de parer une attaque PI par une parade en MO suivie d’une coupe horizontale à la gorge.
Ce que l’on observe c’est la nécessité en premier de se placer pour s’adapter en permanence à la réaction de l’autre (qui doit plus être une réponse qu’une réaction !). Il est aussi important de savoir abandonner une action en cours et en se replaçant pouvoir ainsi proposer une réponse adaptée. Ici A doit en effet abandonner son attaque PI et se replacer vers B dès qu’il perçoit la réponse de celui-ci (sortie de l’axe et parade en MO). Sa cible (la tête de B) s’étant déplacée, l’attaque initiale de A en PI n’a plus d’objet et l’intention peut en être abandonnée pour se préparer à répondre à la riposte.
On constate qu’un bon placement permet de ne pas se sentir dans l’urgence.
Retours après l’atelier (notes prises par Nathalie)
Jean fait remarquer que l’atelier était un peu court pour entrer dans le vif du sujet. Fred admet tout à fait que le temps d’un atelier n’est pas suffisant pour s’approprier les notions abordées. Son intention n’était d’ailleurs nullement de développer ces notions ni d’enseigner ce duida, mais simplement de partager cette réflexion sur l’utilisation de duìdă pour exercer les applications. Il faut plutôt voir cet atelier comme une « bande annonce » présentant cette approche et ses intérêts.
L’exercice a été présenté ici à l’épée, mais la même approche est envisageable à mains nues.
Anne estime que cet atelier va dans le sens du développement de l’approche martiale dont il a été question la veille lors de la discussion sur le thème « en quoi le Yangjia Michuan Taijiquan est-il un art martial interne ? »
Nicole demande si on peut rapprocher le terme duìdă, désignant une séquence codifiée, du terme japonais kata. Fred répond que le terme kata désigne un enchaînement, une forme, de manière générale et serait plutôt à mettre en rapport avec le terme chinois dàolù. Un duìdă est une forme réalisée à deux, en opposition. Cela dit, il existe dans certains arts martiaux japonais des kata à deux et Fred avoue que l’idée de créer ces duìdă lui est venue en pratiquant des kata de sabre de l’école traditionnelle Katori Shinto Ryu.
Jean-Paul pense après cette première expérience pour lui du « sentiment du fer » qu’il est possible d’établir un parallèle avec le tuīshŏu.
Geneviève trouve l’exercice à l’épée plus abordable pour elle que le tuīshŏu en raison de l’absence de contact direct avec le corps. Malgré la distance plus grande à l’épée, le travail reste le même qu’en tuīshŏu. Fred fait remarquer qu’il faut tout de même un minimum d’expérience de l’épée avant de se lancer dans ce type d’exercice et que les principes du tuīshŏu se retrouvent également dans la relation à l’épée pendant la pratique de la forme.

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